Revelations: The Mission – Fields of the Nephilim, O² Academy, Leeds, 15 décembre 2013.
Leeds comes down: les Fields maîtres de la poussière, The Mission sous influence divine
La dernière fois que j’ai vu Fields of the Nephilim sur scène c’était en janvier 1991, à Caen. Un autre siècle, un autre groupe. Au sommet de leur forme, deux mois avant le schisme qui éparpillerait ses membres au passage du rubicon, les FOTN étaient la figure de proue d’un rock gothique sauvage et mystique, possédé et envoûtant. Les formations filles hériteront d’âmes blessées se cherchant une identité neuve mais toujours empreinte d’une once de nostalgie qui, au fil du temps, avalera leurs ambitions comme Cronos dévorait ses rejetons. Le retour inattendu depuis mars 2013 du bassiste Tony Pettit aux côtés de Carl McCoy est apparu comme un possible souffle de renouveau, un sursaut de la bête originelle doublé de l’assurance d’un son de basse rond et claquant supportant les vociférations d’un McCoy que l’on dit toujours ensorcelant. Lorsque les premières notes de Dead But Dreaming résonnent et que la machine à fumée s’époumone comme jamais, on se dit qu’on y est, les Fields sont bien de retour, rien n’a changé finalement… McCoy et ses lunettes à la Mad Max, son chapeau en cuir poussiéreux et sa tignasse effilochée. A sa gauche, Tony Pettit a tombé le costume de cowboy mais sa dextérité à survoler les frettes est intacte et le son de basse tourne, visqueux et profond. Aux extrémités de la scène, deux porte-guitares qui font le job correctement : à gauche, Gav King a endossé le costume au long manteau depuis 2007 mais les dreads grossières qui dépassent de son Stetson lui donnent un faux air de Jack Sparrow qui me chagrine un peu. De l’autre côté, Andy James est techniquement au top, égrenant les accords avec la froide précision de l’homme fait machine, mais ce type semble avoir les bottes si clouées aux planches de la scène qu’il peine à donner corps à la musique ; p’tain man, fait un peu semblant d’y croire ou retourne dans ta Guitare Academy, bordel ! Chord Of Souls, For Her Light, les morceaux s’enchaînent et l’air sent de nouveau la poussière humide des parchemins. McCoy rugit, la voix est là, animale et caverneuse, bien aidée par les couches d’effets dont le Sieur abuse avec le talent qu’on lui connaît. Le rendu scénique est à la hauteur de mes attentes : glace sèche et stroboscope à gogo, ambiances volcaniques ou glaciaires se succèdent, la silhouette sombre de McCoy découpant l’espace à l’image d’un trou noir qui engloutit la lumière. Love Under Will. C’est une ambiance de feu qui anime désormais une O² Academy comble (2300 personnes), cette bâtisse gothique classée étant l’autel idéal pour la messe post-babylonienne des Nephs. Les pyramides humaines à l’équilibre précaire se succèdent et les rugissements viennent autant de la foule que de Carl lui-même. Une transe collective s’empare du public tandis que roulent les nappes d’un Psychonaut qu’on aimerait interminable. Pourtant, j’éprouve peu à peu un malaise. Un étrange sentiment de factice. Certes, le son a souffert en début de set de quelques problèmes de rumbles liés à des mauvais retours voix (qui faisaient d’ailleurs pester Mc Coy durant la balance), mais, non, ce n’est pas çà le vrai problème. Non, quelque chose n’y est pas. Une âme. Voilà ce qu’il me paraît faire défaut. L’âme des Fields. Où est-elle ? FOTN est-il encore un groupe au sens systémique du terme ? J’avoue m’être posé la question plusieurs fois durant le show. En effet, à aucun moment je n’ai ressenti la force supérieure du collectif, celle du gang des chapeaux enfarinés de la tournée Elizium dont le souvenir restera à jamais gravé au fer rouge : quatre frontmen alignés sur scène comme l’étaient les Sept mercenaires à l’écran, quatre hommes qui ne faisaient qu’un, avançant au rythme des sommations de Nod Wright. Sur scène ce soir, je vois des individualités, extrêmement puissantes certes, mais qui se côtoient sans jamais vraiment se rencontrer : Carl et Tony cultivent subtilement l’art de l’évitement, jamais ils ne se sont trouvés à moins d’un mètre l’un de l’autre, pas un regard échangé, pas un signe de fraternité. Je me situais là entre eux deux, littéralement à leurs pieds, et jamais je n’ai pu les réunir sur une photo à plan serré… Certes, les Fields ne sont pas les Happy Mondays et nous ne sommes pas venus assister à une franche partie de gaudriole, mais cette absence – en apparence – de ciment charnel créé un malaise qui me pèse. Cette déception relative est bien sûr toute personnelle et tient davantage à la flagrante désincarnation de l’entité FOTN qu’à la qualité de la prestation purement musicale qui reste magistrale. La foule ne s’y trompe pas d’ailleurs et vibre au son des incantations que McCoy délivre avec force car lui seul suffit pour tenir la boutique. Moonchild, en rappel, m’a semblé un peu transparent et, étrangement, il faudra attendre les ultimes minutes de Last Exit For The Lost, dernier morceau d’un set réduit comme la veille à Glasgow à moins de 70 minutes, pour que McCoy finisse par se lâcher vraiment : haranguant la foule des deux mains et l’implorant de lever les bras, ce fut le seul éclair temporel durant lequel un faisceau d’énergie circulait sensiblement de la scène vers le public. Un appel à l’aide peut-être ? Mais existe-t-il la moindre issue pour les âmes perdues, Carl ? Les FOTN sont censés se retrouver en studio dès janvier 2014 pour enregistrer un nouvel album. A ce jour, pas un morceau n’a été composé. Au vu de l’absence d’âme collective manifeste de ce dimanche soir, j’éprouve des doutes quant au possible résultat, si résultat il saurait y avoir. Mais il est vrai que c’est souvent au plus profond des abysses que la troupe de McCoy a su puiser la force de rebondir…





Avec The Mission, qui jouait à domicile comme l’a immédiatement rappelé Wayne Hussey, l’ambiance changeait radicalement. Si l’intro lourde et stridente assurait une belle transition avec la prestation des Fields, les guitares clinquantes de Wayne et Simon nous amenaient dans un univers tout de suite moins anxiogène. D’humeur badine, Wayne – qui ressemble de plus en plus à Bono – commençait par rappeler le score du jour des Reds de Liverpool (dont une écharpe trônait au pied d’un ampli) avant de taquiner allègrement Craig Adams (“lui est né ici, à Leeds, mais ensuite il est parti en vrille”). A voir s’enlacer ces deux-là on comprend ce qui fait que The Mission est un groupe qui dure : ces types sont de vrais potes, 30 ans que çà dure et cette joie d’être ensemble se partageait aisément avec une foule d’Eskimos dont la bonne moitié devait suivre le groupe depuis quasiment trois décennies également… Le contraste avec l’humeur maussade des Fields n’en devenait tout à coup que plus saisissant. Autant vous avouer que j’ai toujours fait un blocage irrationnel sur le chant de W. Hussey, ce qui explique qu’il s’agit du tout premier concert de The Mission auquel j’assiste (partiellement…) et que ma discothèque en la matière s’arrête à Carved in sand (1990). Le choix de venir voir les Fields mais aussi The Mission à Leeds n’était donc pas anodin : quitte à céder aux sirènes du hippie-goth, autant le faire dans l’antre même du goth rock britannique, puisqu’après tout, c’est bien là que tout à vraiment commencé. Alternant d’emblée les classiques des 80’s (Serpents Kiss, Severina) et les morceaux de The Brightest Light, on sent Wayne moins sûr de son coup avec ces derniers puisqu’il demande systématiquement au public s’il a aimé le morceau… je crois bien que c’est la première fois que j’entends un musicien de ce niveau demander son avis au public… Le délicieux Garden of Delight me renvoie 28 ans en arrière : au son des guitares/basse des Sisters ‘85, ne manque que la voix caverneuse du sieur Eldritch, mais celle de Wayne fait l’affaire d’un soir… La lumière céleste qui enveloppait The Mission ce soir-là ne faisait que renforcer avec cruauté la pâleur collective des Fields. C’en était trop pour moi, j’abandonnai la partie sur un Butterfly on a Wheel. Bravo Wayne, je m’avoue vaincu et, après coup, je regrette de n’avoir pas fait l’effort d’attendre que tu m’emportes Like a Hurricane.

Sämuel Ë. (pour Obsküre)
Liste des morceaux joués
Fields of the Nephilim
Dead But Dreaming
Chord Of Souls
For Her Light
At The Gates Of Silent Memory
Love Under Will
The Watchman
New Gold Dawn
Psychonaut
Mourning Sun
(rappel 1)
Moonchild
Last Exit For The Lost
The Mission
Black Cat Bone
Beyond The Pale
Hands Across The Ocean
Serpents Kiss
Severina
Sometimes the Brightest Light
Garden of Delight
Butterfly on a Wheel
Everything but the Squeal
The Crystal Ocean
Wasteland
Swan Song
(rappel 1)
Like a Hurricane
Blood Brother
Deliverance
(rappel 2)
Tower of Strength